Kenyatta, Washington et la Rébellion Simba : Quand la Diplomatie Africaine Défiait les Intérêts Américains en 1964
Les tensions entre les États-Unis et le Kenya face à l’intervention américaine dans la guerre civile congolaise En 1964, les États-Unis furent irrités par la...

Les tensions entre les États-Unis et le Kenya face à l’intervention américaine dans la guerre civile congolaise#
En 1964, les États-Unis furent irrités par la décision du président kényan Jomo Kenyatta d’envoyer une délégation diplomatique à Washington pour exhorter l’administration du président Lyndon B. Johnson à cesser de fournir des armes au gouvernement congolais.
Cette initiative faisait suite à une insurrection menée par les partisans de Patrice Lumumba, le premier ministre congolais assassiné en 1961. Connue sous le nom de rébellion « Simba », cette révolte s’étendit rapidement, aboutissant à la prise de Kisangani (anciennement Stanleyville) et au massacre brutal d’environ 250 Européens aux abords du monument de Lumumba. Les insurgés cherchaient à établir un État indépendant avec Kisangani comme capitale.
L’Intervention Américaine pour Sauver un Régime Pro-Ouest#
La rébellion Simba se révéla beaucoup plus puissante que ce que les États-Unis et le gouvernement congolais de Joseph Kasavubu avaient anticipé. Les services de renseignement américains rapportaient que l’armée congolaise était en pleine déroute, certains soldats étant même prêts à faire défection face à l’avancée des insurgés. Devant cette menace, Washington convoqua Mobutu Sese Seko, alors chef des forces armées congolaises, et lui remit des fonds destinés à acheter la loyauté des soldats pour garantir leur soutien au régime pro-occidental de Kasavubu et de son premier ministre, Moïse Tshombe.
Parallèlement, les États-Unis intensifièrent leur soutien militaire en fournissant au gouvernement congolais des avions de surveillance pilotés par des agents de la CIA, utilisés pour traquer et bombarder les positions Simba. Face à cette ingérence croissante, Jomo Kenyatta, en tant que président du Comité de l’OUA sur la crise congolaise, prit l’initiative d’envoyer une délégation diplomatique à Washington.
La Délégation Africaine et la Résistance Américaine#
Cette délégation était conduite par le ministre kényan des Affaires étrangères, Joseph Murumbi, accompagné de son homologue ghanéen, Kodjo Botsio. Leur objectif était de faire pression sur les États-Unis pour qu’ils cessent d’armer le gouvernement congolais, qu’ils accusaient d’attiser davantage le conflit.
Mais l’administration Johnson considérait la démarche de Kenyatta comme une atteinte aux intérêts occidentaux et un affront diplomatique. Juste avant le départ de la délégation, le sous-secrétaire d’État américain contacta Nairobi pour préciser que le secrétaire d’État ne rencontrerait pas les émissaires africains à moins qu’ils ne publient un communiqué indiquant qu’ils représentaient uniquement Kenyatta et qu’ils ne venaient pas discuter de l’aide militaire américaine au Congo. De plus, toute discussion sur la question des armes devait obligatoirement inclure des représentants du gouvernement congolais.
Murumbi et son équipe décidèrent néanmoins de poursuivre leur mission, espérant pouvoir négocier une rencontre directe avec le secrétaire d’État. Mais à leur arrivée à Washington, ils furent confrontés à une intransigeance totale. Le département d’État américain exigea qu’ils signent un communiqué officiel niant toute volonté de débattre de l’aide militaire américaine au Congo. Murumbi refusa catégoriquement, expliquant qu’il devait d’abord consulter Kenyatta avant de s’engager sur une telle déclaration.
Une Capitulation Diplomatique#
Le refus de Murumbi entraîna un report de la rencontre, le temps pour lui de contacter Nairobi. Finalement, sous la pression, la délégation accepta de signer un communiqué précisant qu’ils étaient venus discuter de la situation au Congo mais pas de la fourniture d’armes. En échange, ils purent rencontrer le secrétaire d’État, qui exprima son profond mécontentement vis-à-vis des déclarations précédentes de Kenyatta.
Au cours de la réunion, le secrétaire d’État rappela que les États-Unis avaient le droit de fournir des armes au gouvernement congolais afin de contrer l’influence communiste, qui, selon lui, soutenait activement la rébellion Simba. Murumbi tenta d’apaiser les tensions en affirmant que les propos de Kenyatta n’avaient pas pour but d’embarrasser les États-Unis. De son côté, Botsio aborda discrètement la question de l’implication directe de la CIA dans la fourniture d’avions espions pilotés par des agents américains. Mais la réponse fut catégorique : ces avions étaient sous contrôle congolais.
Un Conflit Résolu mais des Divisions Profondes#
Malgré l’intervention militaire massive des États-Unis, la rébellion Simba finit par être écrasée. Cependant, cette crise laissa des fractures profondes au sein du gouvernement congolais. Des tensions apparurent entre le président Kasavubu et son premier ministre Tshombe, ouvrant la voie à une opportunité politique pour Mobutu. Voyant le désordre croissant, le chef de l’armée décida de renverser les deux dirigeants en 1965, s’emparant du pouvoir et s’autoproclamant président, amorçant ainsi des décennies de dictature sous son règne.
Cette crise marqua un tournant dans les relations entre l’Afrique et les États-Unis, révélant comment les pressions diplomatiques et militaires de Washington avaient une influence déterminante sur l’avenir des jeunes nations africaines en pleine guerre froide.